Le silence de l’Arménie encourage le silence du monde

Par Alexandre KEBABDJIAN

Depuis l’agression militaro-terroriste de l’automne 2020 contre l’Artsakh et l’Arménie, agression conduite par la Turquie et l’Azerbaïdjan, l’ensemble des Arméniens ont constaté et, pour certains d’entre eux, dénoncé, le silence du monde face aux crimes de guerre commis par ces deux dictatures turques.

Le silence du monde n’est pas nouveau, il remonte au moins à l’année 1894, date du début des massacres génocidaires de l’Empire ottoman, puis à 1915-1923, date du génocide des Arméniens.

Pourtant, l’existence d’une République d’Arménie indépendante et d’une République d’Artsakh quasi-indépendante sont des nouvelles données géopolitiques, qui, en terme d’impact de relations internationales, auraient dû, depuis 1994, briser le silence du monde.

Mais que signifie briser le silence du monde? Attendons-nous des autres pays qu’ils envoient leurs armées pour guerroyer contre celles des républiques de Turquie et d’Azerbaïdjan, ou parlent avec une fermeté réelle?

On voit, malgré tout, que le silence de la communauté internationale n’a pas empêché des villes, des organisations et des pays d’envoyer de l’assistance humanitaire à l’Arménie et à l’Artsakh. Certaines villes et régions ont même reconnu la République de l’Artsakh, voire, au niveau le plus hypocrite de soutien, émis des « voeux » de reconnaissance.

Le silence du monde ne signifie donc pas l’absence de régulation minimaliste des conséquences des agressions anti-arméniennes.

Remonter à la racine de ce silence, signifie mettre en lumière l’impunité dont jouit la Turquie néo-ittihadiste quant au génocide de la population arménienne de l’Arménie historique et de sa périphérie.

La Turquie dite « moderne », héritière de l’Empire turco-ottoman, structure militaire d’origine asiatique, n’a pas été condamnée pour le crime de génocide. Au contraire, elle a été couverte par la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, la Russie et le reste du monde. Ce silence du monde a accouché d’une impunité perpétuelle qu’exploite militairement, politiquement, financièrement et diplomatiquement la Turquie.

Or cette impunité turque, si elle a été fondée et légitimée par le silence du monde, a bénéficié, en outre, de la complicité de l’Arménie elle-même, précisément de sa troisième république fondée en 1991. Elle a non seulement échoué à briser le silence du monde, mais a tout fait pour le renforcer, à quatre reprises, sous Levon Ter-Petrossian, Robert Kocharyan, Serzh Sargsyan et Nikol Pashinyan. Ces quatre chefs d’État ont tous défendu l’établissement de « relations sans préconditions » avec la Turquie post-génocidaire, et ont éliminé la reconnaissance du génocide de leur agendo politico-diplomatique.

Rappelons que la reconnaissance internationale du génocide des Arméniens a été déclenchée et renforcée par les efforts colossaux menés par la diaspora arménienne des années 1970 jusqu’à nos jours.

Cette reconnaissance internationale du génocide des Arméniens n’est pas le fait des activités diplomatiques et politiques de la troisième République d’Arménie et encore moins de la République soviétique d’Arménie.

Cette République, en tant qu’acteur du droit international, en tant qu’État pouvant jouer un rôle prépondérant sur la scène internationale, a elle-même fondé en droit le silence du monde, concomittant de l’impunité de la République de Turquie et de la République d’Azerbaïdjan.

Son silence sur les réparations arméniennes et territoriales a armé ses adversaires en leur donnant toute la légitimité dont ils avaient besoin pour justifier le silence, et paradoxalement, créer un contre-feu face aux Arméniens, en usant de l’expression de « territoires occupés » relativement aux territoires historiques arméniens de l’Artsakh.

Suite à la victoire militaire de 1994 de l’Arménie, la Turquie et l’Azerbaïdjan, sous l’égide du groupe de Minsk, ont causé un vacarme autour de ces « territoires occupés »; ces républiques turques ont inversé les rôles et ont fini par demander aux Arméniens des réparations territoriales, tout en occupant militairement les territoires arméniens.

L’expression de « territoires occupés » aurait dû être, en toute légitimité, exploitée par la troisième République d’Arménie, en faveur de l’Arménie occidentale dont elle est coupée, une Arménie occidentale occupée militairement par la Turquie, du fait du génocide des Arméniens et du silence du monde.

Le silence du monde est donc non seulement la cause et la conséquence de l’impunité de la République de Turquie, mais également la conséquence de la lâcheté politique, judiciaire et diplomatique de Erevan, qui n’a saisi aucune occasion pour relever la tête, et s’est délibérément transformé en pion du jeu de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.

De ce fait, Erevan ne peut pas exiger du monde qu’il sorte de son silence, s’il a opté pour le silence sur ses propres intérêts nationaux et enjeux existentiels.

De la même manière, la diaspora arménienne ne peut pas dénoncer ce silence universel si elle ne demande pas fermement à la troisième République d’Arménie de ne plus jouer contre ses propres intérêts et ceux des Arméniens.